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DANS le crépuscule, Kuala Lumpur était rose et bleue. Les tours incandescentes brûlaient à feu doux, telles des mosaïques de braises, alors que d’autres blocs, vert translucide, paraissaient prêts à les éteindre de leur fraîcheur.
Marc avait indiqué au chauffeur, phonétiquement, le nom du polo-club. Son regard se fixait, à l’horizon, sur les tours Petronas, vers lesquelles ils se dirigeaient. À cette distance, elles évoquaient deux épis de maïs géants surmontés d’antennes colossales. Ils longèrent un hippodrome. L’atmosphère de rêve se renforçait encore. Tout semblait piqué de parcelles d’or, de brouillard rose. Mais le plus étrange était l’absence de contraste entre les buildings bleutés et les collines verdoyantes. À cette heure, les deux fronts échangeaient leurs couleurs, à la manière de flux liquides. Les immeubles prenaient une teinte végétale et les forêts se creusaient de reflets de verre, de flaques d’argent.
Le taxi stoppa le long d’une rangée d’arbres. Marc se retrouva dans une sorte de brousse. Des barrières de bois délimitaient un vaste corral. Le nom du polo-club était indiqué sur un panneau, style Far West. Au-delà, des bâtiments de rondins se découpaient dans la poussière grise, laissant entrevoir, par endroits, le miroir vert du champ de courses.
Il pénétra dans l’enclos. Ses pieds s’enfonçaient dans le sable. L’air se chargeait d’effluves de crottin et de transpiration chevaline. Malgré l’aspect délabré des écuries et la puanteur, Marc sentait qu’il évoluait maintenant dans le monde des nantis. Il aperçut un manège couvert où des enfants vêtus de polos Ralph Lauren se cambraient sur leur selle, des box où des pur-sang patientaient, les sabots emmaillotés de chaussettes. De vraies loges d’artistes. Où était donc le spectacle ?
— Tu es le Frenchie ?
Marc se retourna. Un homme mince, aux épaules étroites, en blouse blanche, sortait d’une écurie. Cheveux longs et noirs, moustaches tombantes de bandit mexicain. L’homme s’avança, en ôtant des gants de caoutchouc ensanglantés :
— Alang. (Il lui serra la main.) Salut, man.
Mustapha Ibn Alang ressemblait à sa voix. Un pur Malais, tendance moderne. Un teint doré, des traits chafouins, un regard noir, effilé, sous des sourcils touffus. C’était la coupe de cheveux qui valait le détour : en pétard sur le front, en longue vague huilée sur la nuque. Alang ressemblait à un rocker des années soixante-dix, tendance « glitter ». Il fourra ses gants dans les poches de sa blouse, couverte de sang elle aussi :
— Tu me prends en pleines heures sup, prévint-il de son accent traînant. On brise aujourd’hui les mâchoires des jeunes chevaux, pour le polo. Ça me change de mes cadavres !
Il partit d’un nouvel éclat de rire. Ses dents claires traversèrent son visage sombre rappelant une noix de coco qui éclate. D’un coup, son expression rusée, clandestine, devint franche, altière, éblouissante. Marc se souvint des paroles de la journaliste : « Un personnage haut en couleur. » Oui, il avait bien devant lui une star de KL. Le sol se mit à trembler.
— Le match commence. Une mousse au club-house, ça te dit ?
Le club-house était une longue terrasse surélevée, sous un auvent de palmes. Un bar tropical, en bois noir, trônait au centre. Une forte odeur de bière chauffée par le soleil planait.
Au loin, sur le terrain de polo, les cavaliers partaient furieusement dans une direction, puis revenaient tranquillement, comme calmés de leur colère passagère. Marc s’approcha de la tribune. À cette distance, les chevaux ressemblaient à des petits caramels à moitié sucés et les joueurs à des particules blanches tressautantes. Au-dessus, le ciel était sublime : longs nuages mauves, rouges, argentés, déployés sur l’horizon verdoyant comme des princesses alanguies au bord d’un bassin de nénuphars.
Alang revint avec deux chopes. Il présenta à Marc des aristocrates septuagénaires, des fils à papa qui jouaient aux mauvais garçons, en blouson de cuir, des belles Chinoises, très sexy dans leur tenue de polo de cuir fauve. Musclées, trempées de sueur, elles représentaient l’exact contraire des quelques Malaises en tudung, immobiles et grasses, qui grignotaient leurs pâtisseries d’un air boudeur, ignorant ouvertement le match.
Marc regarda sa montre – une heure était déjà passée. Il avait l’expérience des interviews. Au premier coup d’œil, il devinait le profil de son interlocuteur : bavard impénitent, qui vous ensevelissait de détails inutiles, taciturne à qui il fallait arracher chaque mot, ou encore champion de la digression, qui mettait des heures pour en venir au fait. Alang appartenait à cette dernière catégorie. L’entrevue menaçait de durer une partie de la nuit. Comme pour confirmer ses inquiétudes, le légiste demanda :
— T’as dîné ?
Fracassé par le décalage horaire, Marc espérait un petit restaurant européen, discret et retiré. Alang l’emmena au Hard-Rock Café, en plein centre-ville. Un lieu hurlant, mal éclairé, où les odeurs de sauce barbecue tournaient en cyclones.
Ils s’installèrent dans un box, entourés de trophées rock : la guitare d’Éric Clapton, les lunettes d’Elton John, le spencer de Madonna… Marc lançait des regards incrédules autour de lui. Les serveurs, tablier rouge et crayon derrière l’oreille, couraient entre les tables, tenant en équilibre des montagnes de tacos et de cheeseburgers. La clientèle était diverse : adolescents braillards, vêtus de panoplies américaines, mères de famille voilées, régnant sur des rangées d’écoliers déjà trop engraissés, Occidentaux éméchés coulant des regards goguenards vers le bar.
C’était là-bas que se situait le clou du spectacle : des jeunes femmes beaucoup trop effrontées pour être honnêtes. Des Chinoises, des Thaïes, des Birmanes, des Indiennes… Des peaux bronze, cuivre, porcelaine, des yeux qui variaient à l’infini les lignes asiatiques, et des corps, d’une souplesse exquise, qui se déhanchaient sur les bons vieux tubes FM.
— Elles ne sont pas au menu.
Marc se tourna vers Alang. La musique faisait trembler les couverts :
— Quoi ?
— Je dis : elles ne sont pas au menu, mais je peux aller leur parler au dessert.
Marc se sentit rougir. Il plongea le nez dans sa carte.
— Quel âge tu as ? hurla le légiste.
— Quarante-quatre ans.
— Moi, quarante-six. Tu aimes le rock ?
— Quoi ?
Marc n’entendait pas la moitié des mots. Alang s’approcha. Son œil brillait de malice :
— Tu sais ce qu’on est en train d’écouter ?
— Sweet Home Alabama. Lynyrd Skynyrd.
— Pas mal. Et tu sais ce qui leur est arrivé ?
— La moitié du groupe s’est tuée, dans un accident d’avion, en 1977.
— Je vois que j’ai affaire à un connaisseur. Le rock, c’est ma passion. Je prépare une encyclopédie, en anglais, pour l’Asie du Sud-Est.
Marc sentit un danger se rapprocher. Alang planta ses coudes dans la table. Il portait une chevalière et une gourmette en or :
— Qu’est-ce que tu dirais d’un petit quiz ?
Marc comprit tout à coup que sa coiffure était la réplique exacte de la coupe de David Bowie, période Diamond Dogs.
— Qu’est-ce qu’il y a à gagner ? demanda-t-il.
— Si tu réussis le test, tu me demandes ce que tu veux.
— Sur le dossier Reverdi ?
— Tout ce que je sais là-dessus. Aucune censure.
Marc possédait une culture musicale prodigieuse. Si le piano l’avait lâché jadis, lui n’avait jamais oublié sa première passion. Et si sa spécialité était la musique classique, il connaissait aussi à fond l’univers du rock.
Il but sa bière d’un trait et prononça :
— J’attends les questions.
Tout y passa. L’origine des yeux vairons de David Bowie ? Une bagarre avec un camarade d’enfance qui paralysa sa pupille gauche. Le nom du chanteur soul qui, après être tombé de scène, était devenu pasteur, croyant voir dans sa chute un « signe de Dieu » ? Al Green. Le nom du musicien qui s’était imposé au sein d’un groupe célèbre en virant le batteur en plein concert afin de prendre les baguettes à sa place ? Keith Moon, batteur légendaire des Who…
Deux heures plus tard, ils sortirent dans la touffeur de la nuit. Marc vacillait. Il n’avait pas touché à son assiette. Les bières accumulées, les questions d’Alang, la proximité des prostituées, tout cela avait transformé sa tête en fournaise.
Sur le trottoir, un Indonésien au regard éteint leur donna des cartes de visite. Marc crut à une publicité pour un service de livraisons de pizzas mais le document était au nom de MONSIEUR RAYMOND. Elle précisait : « toutes les filles qu’il vous faut ! » Il suffisait de commander par téléphone.
— Viens, dit Alang en balançant la carte à terre. Je connais beaucoup mieux.
Ils reprirent la voiture d’Alang. Ils traversèrent des quartiers en construction, longèrent des terrains vagues, plongèrent dans une ruelle, puis stoppèrent sous un néon rouge qui indiquait « El Nino ». Même éméché, Marc mesurait l’absurdité de la situation. Le deuxième round du quiz allait se dérouler au fond d’un bar mexicain. En pleine capitale malaise.
Marc tenait ses promesses : il était imbattable. Quel chanteur destroy s’était présenté comme candidat à la mairie de San Francisco avec pour slogan « Apocalypse now » ? Jello Biafra, le leader des Dead Kennedys. Quel compositeur mettait à l’amende ses propres musiciens, en cas de fausses notes ? James Brown. Quel artiste avait failli mourir étouffé, lorsqu’il était enfant, agressé par un malfaiteur dans sa maison ? Marilyn Manson.
À deux heures du matin, après plusieurs tequilas, Marc tenta de revenir au sujet qui l’intéressait. En guise de réponse, Alang glissa un regard de connaisseur sur les petites Philippines déguisées en Mexicaines qui s’endormaient près des bouteilles. Les enceintes diffusaient une version mariachi de Hey Joe !, chanté par Willy de Ville.
— Par hasard, demanda-t-il, tu connais le métier de sa femme ? Je veux dire : à Willy ?
— Elle est sorcière. Sorcière vaudoue, en Louisiane.
Le légiste leva son verre minuscule :
— Man, vraiment, tu me plais.
— Parlons de Jacques Reverdi…
— Patience. On a toute la nuit.
Ils se retrouvèrent dans une boîte de jazz, saturée de fumée. Au fond de la salle, brillaient les reflets fauves d’une contrebasse et les éclats d’une laque de piano. Passaient aussi quelques robes rouges de putes chinoises. Marc commençait à se demander qui était Alang. Pourquoi lui consacrait-il toute cette nuit ? Il se prit à redouter un projet homosexuel…
— Tu te souviens de Peter Hammill ? demanda le légiste à son oreille.
Marc n’en pouvait plus, mais il acquiesça : Hammill était le leader d’un groupe-culte des années soixante-dix, Van Der Graaf Generator. Un auteur-interprète unique, au timbre déchirant, surnommé le « Jimi Hendrix de la voix ».
— Tu connais ses albums solos ? Ceux qu’il a enregistrés après la séparation du groupe ?
Marc ne répondait plus. L’autre enchaîna :
— Tous ces albums ne parlent que d’une chose, man : son divorce. (Alang enserra son épaule, dans une solidarité d’ivrognes.) Je vais te dire : un divorce, on s’en remet jamais…
Marc comprit enfin à qui – ou à quoi – il devait sa nuit de cauchemar. Alang était un homme abandonné, une plaie ouverte qui refusait de cicatriser.
Ce fut à quatre heures du matin, dans une boîte techno, au sous-sol d’un grand hôtel, qu’il demanda enfin :
— Qu’est-ce que tu veux savoir au juste ?
Marc avait préparé une série de questions qui devaient l’amener, progressivement, et en finesse, aux photos du corps nettoyé de Pernille Mosensen. Mais après les heures qu’il venait de vivre, et le taux d’alcool qui coulait dans ses artères, il dit simplement :
— Je veux voir le corps de la victime.
— Ça fait longtemps qu’elle est enterrée au Danemark.
— Je parle des photos. Les photos du corps. Rincé.
Dans l’obscurité lacérée d’éclairs stroboscopiques, Alang se pencha vers lui :
— Qui t’a filé le tuyau ?
En une seconde, Marc dessoûla. Une sonde de glace le traversa de part en part. Une découverte essentielle était là, à portée de main.
— Personne, mentit-il. C’est juste pour… compléter mon dossier.
Alang se leva, en frappant le dos de Marc :
— Alors, tu vas pas être déçu du voyage !